09/10/2011

Quel système bancaire et financier voulons-nous ?

 

Cet article a un objet pédagoqique : comprendre l’enjeu de la crise bancaire, ce qui explique le besoin de recapitalisation des banques, la formation du profit bancaire en liaison avec les risques pris. Il prend aussi le contre-pied de certains discours démagogiques à l’encontre des banques, souvent utilisés avec un objectif électoraliste à l’aide de fausses vérités, à gauche comme à droite. Son but est de clarifier le débat pour proposer des améliorations en vue de sécuriser la finance, d’éviter ses dérives et de mettre les banques au service de l’économie, de l’intérêt général, d’une manière efficace.

La crise financière déclenchée en 2008 par l’éclatement de la bulle immobilière des subprimes, devenue crise bancaire, a amplifié les dettes publiques des Etats qui sont venus au secours des banques et qui ont entrepris des plans de relance coûteux, puis ces mêmes Etats ont incité les banques à souscrire leurs titres publics (se prêtant mutuellement en quelque sorte), avec la complicité des banques centrales qui fournissaient généreusement des liquidités contre des dépôts de ces titres. Mais comme je le disais dans un précédent article, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme, la dette privée s’est muée en dette publique, qui elle-même a été placée dans le privé. Idem pour les risques. Maintenant que le risque de défaut (de faillite) d’un Etat (la Grèce) devient une réalité plausible, entraînant une méfiance accrue à l’égard d’autres Etats débiteurs, toute cette chaîne de dominos est atteinte et menace de s’écrouler. 

Face à ce constat, la tentation est grande d’accuser globalement la finance, les banques, qui malgré cette crise ont continué à faire des profits. Les discours fleurissent, surtout à gauche (mais aussi au Front National), exhortant à « mettre les banques sous tutelle et les faire intégralement payer la crise et le coût des dettes publiques » (Arnaud Montebourg), à « obliger les banques à obéir et à cesser de commander »(Ségolène Royal), à « dompter les banques » (Martine Aubry), ou encore présenter les banques comme des prédateurs, des tyrans, des voleurs, des « banksters », ayant intérêt à ruiner les économies pour réaliser des profits (Jean-Luc Mélenchon). Pour le Parti de Gauche (cf ce discours de Jacques Généreux), la crise serait même une « aubaine » et « tombe à pic » en faisant exploser les dettes publiques, prétexte pour imposer aux peuples la purge des biens publics et une politique de rigueur. La presse aussi n’est pas en reste, avec des articles comme ce dernier de Mediapart, intitulé « S'agit-il de sauver les banques ou d'enrichir leurs actionnaires? », qui est une véritable propagande contre les banques, au motif que les banques françaises ont distribué une masse importante de dividendes (10 milliards d’euros depuis le début de la crise, de l’ordre de 30% des profits), au lieu de les garder en réserve pour couvrir les pertes attendues de la dépréciation de leurs engagements en dette publique sur les Etats fragiles, ce qui est choquant lorsqu’on annonce ensuite qu’il va falloir les recapitaliser, notamment avec l’aide de l’Etat ! Tout ceci pour enrichir les actionnaires des banques avant tout …

Certes, la financiarisation de l’économie dans un contexte de dérégulation a favorisé les dérives, les abus, la spéculation, les bonus indécents versés à une minorité de privilégiés, dirigeants et traders, tout en faisant prendre des risques à l’économie. Il faut combattre et prévenir ces dérives. Mais il faut aussi ne pas verser dans les amalgames, jeter l’opprobre sur toute une profession bancaire, sur ses salariés comme sur ces actionnaires, en se livrant à un discours démagogique et électoraliste, n’hésitant pas à dire des choses fausses dans le but d’attiser les haines et de désigner des coupables, ce qui peut aussi fausser le jugement lorsqu’il s’agit de proposer des solutions à la crise et aux dérives.

Pour en juger, il faut revenir à la réalité des chiffres concernant la rentabilité des banques et de leurs actions, ainsi qu'à la composition de leur actionnariat :

- les dividendes qui paraissent mirobolants exprimés en milliards, représentent peu par action comparé à la perte subie sur la valeur des titres. Par exemple si on regarde l’évolution du dividende de PNB-Paribas, le rendement de ce dernier par action est assez faible (compris entre 2 et 5% depuis dix ans). Le cours de l’action est actuellement à 31 euros, affichant une baisse de 50% depuis juillet 2011 et en baisse continuelle depuis 2007. De même pour le Crédit Agricole (même raisonnement pour les autres banques françaises), avec un dividende 2010 de 0,45 euros/action (soit un rendement par action de 5%), alors que l'action est passée de 9,5 euros au 31/12/10 à 5 euros aujourd'hui (perte de -4,5 euros). Idem les années précédentes, depuis 2006 ou l'action était à 29,4 euros en fin d'année par exemple et le dividende à 1,06, l'action a sans cesse baissé. Voir ces chiffres ici pour l'historique du cours et là pour le dividende.  Rappelons que le Crédit Agricole SA s’était introduit en bourse notamment pour financer le rachat du Crédit Lyonnais en 2002, au cours de 18 euros. Les actionnaires ont donc subi de lourdes pertes. Ceci malgré le versement des dividendes en valeur absolue.

- ensuite il faut comprendre que le capital que les banques doivent mettre en réserve en vue de couvrir les pertes potentielles est réglementé selon les règles de Bâle, en fonction des risques statistiques, notamment des décotes, avant même la prise d’engagement, qu'il s'agisse d'une dette souveraine ou de crédits clients et que le prix au client (le taux) ou consenti pour l'obligation (donc taux de rendement) intègre le coût du risque. Si la décote était de 21%, la banque a du réserver ce capital ex ante. L’exigence en capital est réévaluée chaque mois selon les normes prudentielles. S'il s'avère insuffisant, il faut rallonger pour anticiper ou provisionner les pertes. Et si la banque doit augmenter ce capital à engagements constants, il faut que les actionnaires consentent à réinvestir, attendant un rendement qui corresponde au risque pris. Si finalement la décote est de 50%, la provision est insuffisante (pas assez de capital), donc on s'attend à des pertes qu'il faudra couvrir ... Tant que la banque n'est pas en perte elle continue à payer un dividende à l'actionnaire pour le rémunérer de ce risque mais ce dernier perd encore plus sur la valeur du titre !

- maintenant regardons qui sont les actionnaires :  pour le Crédit Agricole par exemple, 56% sont les Caisses Régionales, via une holding SAS La Boétie, qui elles mêmes sont des banques mutualistes, dont les actionnaires sont les clients, dans les territoires, comme le Crédit Mutuel, Crédit Coopératif, Banques Populaires ... 44% est en actionnariat public, dont 8% en investissement direct, 4,4% des salariés et 31% détenu par des investisseurs institutionnels, compagnie d'assurances et OPCVM (SICAV,FCP), fonds de pension qui placent pour compte des épargnants qui en fait sont les classes moyennes. Les grosses fortunes, épargnants riches, représentent donc une minorité !

Quelles sont, au-delà de ce faux procès sur les chiffres de l’enrichissement des actionnaires des banques,  les critiques adressées aux banques et les incompréhensions ?

1-     le versement de bonus inconsidérés aux dirigeants et aux traders, qui jouent avec les fonds propres de leur banque, touchent des sommes considérables en proportion des profits mais sans subir le coût du risque. Lorsque la banque subit des pertes consécutives aux opérations du passé, elle ne reprend pas aux bénéficiaires les bonus versés précédemment. En effet, ceci est injuste, il faudrait au moins décompter le coût du risque statistique de la base des bonus. Compte tenu de la concurrence internationale, il est difficile de réglementer ces derniers localement seulement, car les traders iraient voir ailleurs. Cela dit, en limitant ces activités spéculatives, il est possible de se passer des traders en limitant l’exercice de leur fonction …

2-     les banques empruntent à taux bas à la BCE (1 à 2%) et prêtent  à taux élevé aux clients ou achètent des obligations, notamment des dettes d’Etat, à taux plus élevés, encaissant le profit par différence. Pourquoi ne pas laisser la BCE financer directement l’économie et les Etats ? Cela paraît choquant mais la différence de taux couvre un risque qu’assume la banque, comme une compagnie d’assurance. L’actionnaire a avancé du capital à la banque, dont le montant est réglementé par les règles prudentielles de Bâle, que la banque doit rémunérer en proportion des risques pris. Si la BCE se substituait aux banques, elle devrait adopter la même logique, subissant directement les risques et tarifant ce risque aux débiteurs. Ce ne devrait pas pour autant baisser les conditions aux clients, sauf à risquer des pertes tout en les imposant à l’Etat donc au contribuable.

 

3-     Malgré les liquidités fournies aux banques par la BCE à taux bas, les banques ont besoin d’être recapitalisées. Pourquoi ? Parce que cette liquidité est un passif, une ressource de financement pour la banque qui sera à rembourser, mais n’a pas valeur de capital mis en réserve pour couvrir les risques en échange d’une rémunération.

 

4-     Pourquoi les banques continuent-elles à faire des profits malgré la crise et à distribuer des dividendes alors qu’elles ont besoin d’une recapitalisation pour faire face à des risques accrus ? Il faut comprendre que les normes prudentielles dites de Bâle imposent aux banques de mettre en réserve un capital face aux risques de ses engagement (risques mesurés statistiquement) et que la banque applique un tarif au client (taux) devant rémunérer ce risque, fixé au moment de l’octroi du prêt (ou du swap, ou de la garantie ou autre engagement). En revanche, les normes comptables IFRS ne permettent pas de provisionner (en déduction du résultat) ce risque statistique. Elles n’autorisent aujourd’hui que la déduction de pertes réelles ou le provisionnement de pertes imminentes. Cette norme changera en 2015 pour se rapprocher de la logique des assurances. Cette incohérence fait que lorsque la méfiance est forte, le contexte pessimiste, le client va payer cher son risque, l’actionnaire devra mobiliser plus de capital en attendant un rendement. Puis s’il y a un décalage dans le temps entre les pertes attendues statistiquement et leur réalisation plus tardive, le profit grimpe trop mais la perte potentielle peut être encore là, mobilisant encore le capital. Si en revanche la banque était trop optimiste lors de l’octroi des prêts et subit des pertes supérieures à l’augmentation de capital effectuées sur base statistique, elle ne peut pas verser de dividendes à ses actionnaires et doit quand même trouver de nouveaux capitaux pour couvrir ces pertes et maintenir ses engagements, faute de quoi elle devra réduire ses financements à l’économie. C’est ce qui se passe avec le scénario de restructuration de la dette grecque notamment.

 

5-     Certaines banques, en particulier Dexia pour les collectivités locales, mais aussi la Caisse d’Epargne à des épargnants, ont vendu des produits toxiques à leurs clients, c'est-à-dire des prêts (ou des placements) à des taux attractifs, cachant des options indexées sur par exemple la différence entre le cours du Yen et du Franc Suisse, taux qui pouvaient se révéler très défavorables au client quelques années après si les conditions de marchés évoluaient défavorablement. Normalement, tous les produits financiers doivent obligatoirement faire l’objet d’une notice expliquant au client les risques encourus. Certains n’ont pas fait attention et se sont retrouvés piégés. La banque a ainsi fait prendre des positions spéculatives au client qu’elle-même a dû couvrir pour elle-même en empochant un « spread ». C’est en effet irresponsable, à moins que le client n’ait été complice et ensuite de mauvaise foi …

 

La vraie question est celle du rôle des banques, du fonctionnement des marchés, qu’il faut mettre au service de l’économie, de l’intérêt général et non de la spéculation. Doit-on complètement changer de système, de mode de financement de l’économie, ou doit-on mettre en place une régulation plus efficace et comment ? Faut-il envisager une reprise en main des banques et de la finance par l’Etat ? Faut-il remettre en cause les produits dérivés, la titrisation, les effets de levier (opérations LBO) ? Faut-il condamner et supprimer les marchés ou les réglementer plus sévèrement ? Faut-il taxer plus les banques : les transactions financières, le profit bancaire, les bonus ?

Avant de répondre, rappelons comment est réalisé aujourd’hui le financement de l’économie et au-delà du financement, comment sont échangés les produits dérivés (instruments financiers de couverture de risque de variation de cours, de change, de taux, de prix de titres ou de matières premières ou encore la technique de titrisation) :

-         les crédits bancaires classiques octroyés par les banques. En France 80% des financements des entreprises sont réalisés par les banques et 20% par les marchés, alors qu’aux Etats-Unis la proportion est inversée : 20% pour les banques, les marchés représentant 80%. Il faut savoir qu’aux Etats-Unis une épargne abondante nécessitée par le système de retraites par capitalisation pourvoit les marchés en liquidité, même au-delà des frontières américaines (40% du CAC40 est détenu ainsi par des investisseurs étrangers dont une majorité de fonds américains). Les banques peuvent elles-mêmes financer au moins partiellement ces crédits si elles sont banques de dépôt, sinon emprunter auprès de la banque centrale (BCE, Banque de France) ;

-         le recours aux marchés financiers : une entreprise peut lever des fonds en bourse  en émettant des actions (rémunérant les actionnaires par un versement de dividende proportionnel au bénéfice net) ou des obligations (équivalant à un emprunt à taux fixe ou variable). La banque intervient alors comme conseil pour réaliser l’émission mais ne prend pas de risque (sauf si elle achète directement une partie des titres). L’entreprise peut aussi émettre des créances négociables sur une plus courte durée (3 mois, 6 mois, 1 an), cotées de gré à gré entre banques. Dans ce cas les banques acquièrent le titre et peuvent le céder à d’autres banques ;

-         la titrisation consiste pour une banque a émettre des titres (CDO, ABS,…), qui seront cotés en bourse ou de gré à gré, représentant un ensemble de créances qu’elle détient sur ses clients, les regroupant par profil de risque. La vente de ces titres permet de transférer du risque sur les acheteurs de ces créances, en les rémunérant. Ce qui a pu rendre cessible des créances qui ne l’étaient pas initialement. Mais cet instrument ajoute de l’opacité et donc du risque systémique, comme l’a montré la crise des subprimes, car il est difficile de connaître tous les détenteurs et la composition réelle des engagements sous-jacents, donc leur risque si finalement la notation de ces titres est remise en cause ;

-         les produits dérivés consistent à permettre à un client de s’assurer contre un risque de variation de cours ou de taux, sous forme d’échange de taux fixe contre taux variable (swap de taux) ou de future ou d’option. Ils peuvent s’appliquer à différent produits sous-jacents : change, taux, titres, et même risque de signature avec les CDS (Credit Default Swaps). Ces produits peuvent soit s’échanger de gré à gré (entre deux contreparties, le client et sa banque ou entre deux banques), ce qui fait subir un risque de contrepartie aux intervenants, soit être négociés et compensés sur des marchés organisés qui sont sécurisés (Eurex, Euronext, CME, CBOT,…). Dans ce cas, le client doit faire un dépôt de garantie et payer ou recevoir des appels de marges quotidiennement sur son compte, destinés à couvrir par avance les pertes potentielles correspondant à la différence de cours, ce qui permet d’éviter à ce marché de subir un risque de contrepartie. Les produits de ces marchés doivent correspondre à des standards en termes de produits sous-jacents, à des échéances. 80% des instruments négociés de gré à gré pourraient être en fait négociés sur marchés organisés, sur des produits standard.
Une banque qui cote des produits dérivés à ses clients peut décider des couvrir ses opérations sur marchés organisés ou de gré à gré, se rémunérant grâce à un spread devant couvrir au moins ses coûts et son risque. Elle peut aussi faire du trading, des arbitrages, c'est-à-dire prendre des positions pour compte propre, ce qui lui fait subir des risques de marché et des risques de contreparties sur d’autres banques. Ces positions sont soumises à des limites. Le bonus des traders sont payés au titre de ce type d’activité, selon le profit effectué. Ce type d’activité n’est pas obligatoire. Une banque peut fournir un service à sa clientèle en limitant ses propres positions.

En conclusion, l’activité de la banque comporte une composante « service », qui doit être rémunéré sous forme de commission, et une composante « risque », d’une part sur opération clientèle (risque de contrepartie), dont le coût du risque est refacturé au client lui-même dans le taux ou le prix de l’opération (logique d’un produit d’assurance), d’autre part risque sur positions prises pour compte propre (risque de marché), que l’on peut appeler spéculatives (trading). On conçoit aussi que lorsque les fonds propres sont communs aux activités clientèle, de financement comme de marchés, et aux opérations spéculatives risquées, les pertes sur activités spéculatives peuvent nuire aux autres activités de la banque en prélevant sur l’enveloppe de fonds propres globale.

 

Peut-on limiter voire interdire la spéculation ?

Ce diagnostic justifie l’intérêt d’une loi séparant les activités de banque commerciale (dépôt et crédits à la clientèle) et les activités de banque d’investissement (essentiellement activités de marchés et de prise de participation dans des fonds spéculatifs, car les activités de courtage et conseil en opérations de haut de bilan ne sont elles pas risquées). C’était l’objet du « Glass Steagall Act » mise en place par les Etats-Unis après la crise de 1929 et abrogée en 1999 sous le gouvernement Clinton, dans le contexte de dérégulation et de décloisonnement des marchés. Il a été question de rétablir cette loi après la crise des subprimes (recommandée par Paul Volcker), mais l’équipe de Obama a préféré, en adoptant la loi Dodd-Frank, limiter fortement les activités spéculatives des banques (interdiction du trading pour compte propre, limitation des participation des banques à des hedge funds, obligation progressivement à recourir aux marchés organisés pour remplacer le gré à gré).

Les américains ont vu juste. La séparation entre les banques de dépôt et les banques d’affaires n’empêche pas la spéculation au sein des banques d’affaires, qui représentent pourtant un risque systémique entre elle et un risque pour les clients qui ont recours à elles pour réaliser des opérations de marchés. L’Europe serait sage de s’inspirer de l’exemple américain et aller plus loin, en interdisant plus fermement de traiter avec les Etats non coopératifs, les paradis fiscaux.

 

Faut-il nationaliser les banques ?

Cette question revient à l’ordre du jour avec la nécessaire recapitalisation des banques. Une participation de l’Etat, signifiant une prise de risque assumée par les contribuables, doit logiquement s’accompagner d’un pouvoir de décision de l’Etat sur la conduite des affaires des banques dans lesquelles il prend de participations. Une telle participation signifie aussi une aggravation du déficit public s’il s’agit d’une prise de participation, ou de la dette publique s’il s’agit d’un prêt subordonné que l’Etat doit financer en empruntant. De même, une garantie octroyée par l’Etat sur un financement qu’il ne ferait pas lui-même mais qui serait mis en place par le FESF, devrait être décompté comme une dette, ce qui a été le cas pour l’aide à la Grèce.

La gauche de la gauche prône les nationalisations bancaires afin de ne plus permettre la spéculation et les rémunérations excessives, mais elle se garde bien de dire que cette solution reviendrait à nouveau à faire payer le contribuable :

1- pour racheter les parts de capital, même si le cours a fortement baissé. A moins que ce soit à l’euro symbolique si la banque fait faillite (au point que Frédéric Lordon souhaite la faillite des banques, ce qui est vraiment irresponsable ! Voir ce débat animé par JF Kahn), mais alors ceci signifierait que l’Etat va subir les pertes attendues pour cette banque ;

2- faire prendre au contribuable les risques de pertes futures. On a vu ce que cela a donné avec le Crédit Lyonnais (100 milliards de Francs, soit 16 milliards d’euros de perte). Idem avec Dexia, qui risque de coûter autant au contribuable ;

3- la gestion nationalisée n’est pas meilleure au vu de l’expérience. Le gouvernement Bérégovoy avait incité et même forcé le Crédit Lyonnais à des investissements de soutien, dans les collectivités locales pour faire plaisir aux élus, dans la sidérurgie pour préserver des emplois qui en fin de compte a été en faillite, dans les affaires de Bernard Tapie avec la SDBO, … La gestion de l’Etat n’est pas meilleure que la gestion privée. Ce qu’il faut, ce sont des verrous, des garde-fous, interdisant les activités spéculatives non seulement pour compte propre mais aussi imposée aux client par la commercialisation de produits opaques, complexes, voire ingérables ;

4- une entrée au capital par l’état ne signifie pas pour lui être majoritaire. Une part de 20% permet de faire entrer un actionnaire au Conseil d’Administration  mais pas de peser assez pour les décisions.

Quant à la « mise sous tutelle » des banques par Arnaud Montebourg, sans nationalisation, qu’il nous explique comment il fait au vu de la loi des sociétés. La seule façon de peser est d’avoir une part au capital, majoritaire même pour l’emporter.

 

La Banque centrale (BCE) peut-elle se substituer aux banques ?

Deux arguments souvent évoqués par les pourfendeurs du système bancaire sont :

1-     le profit injustifié que font les banques entre leur taux d’emprunt à la BCE (1% ou 1,5%) et le taux élevé des prêts aux clients ou taux d’intérêt des dettes souveraines de pays fragiles comme la Grèce. Comme déjà expliqué plus haut, ce différentiel de taux, traduit par un profit brut, doit pouvoir rémunérer, au-delà des coûts d’exploitation de la banque, son coût du risque. De plus la banque utilise ces liquidités pour un financement à court terme mais doit aussi emprunter des ressources à long terme pour respecter des ratios prudentiels, subissant le coût de son propre spread, lié au risque qu’elle-même fait subir au marché, qui s’appelle le coût de liquidité. Si la BCE finançait directement les entreprises, voire les ménages, ainsi que les dettes souveraines, il faudrait bien qu’elle répercute aussi un coût du risque et un coût d’exploitation, tout en faisant prendre le risque à l’Etat, donc au contribuable.

2-     le privilège de la création monétaire, qu’ont les banques, fait perdre à l’Etat, aux citoyens, le pouvoir de battre monnaie (référence à la loi Pompidou-Giscard de 1973). Il faudrait rendre ce pouvoir à la Banque Centrale et permettre à celle-ci de financer le Trésor Public en achetant la dette publique. Il faut préalablement expliquer ce que signifie « création de la monnaie » : une banque peut accorder un crédit du moment qu’elle possède un capital égal à environ 8% selon le risque (ratio core tier one, maintenant soumis aux règles de Bâle 2), sans posséder les 100%, qu’elle trouvera par refinancement auprès de la Banque Centrale ou auprès du marché. Comme par ailleurs des crédits sont remboursés, la création de monnaie est la différence entre les nouveaux crédits et le remboursement des anciens. Par ailleurs, cet argent créé est mis en regard de l’activité économique réelle, l’évolution du PIB. Si la masse d’argent crée est supérieur à la création de valeur économique, c’est que la monnaie est dépréciée, ce qui se traduit par de l’inflation (hausse des prix) ou une dévaluation de la monnaie.
Lorsque la Banque centrale achète de la dette publique de son Etat, elle crée directement de la monnaie, qui est de la monnaie de singe s’il n’y a pas une équivalence dans l’année avec une création de valeur (sauf si la Banque centrale « stérilise » cette monnaie en diminuant d’autant ses concours au système bancaire.
Que la BCE achète ces titres en stérilisant la monnaie, où que les banques achètent les titres revient au même en termes de création monétaire. La différence étant la prise de risque sur le titre d’Etat : in fine par le contribuable via la Banque centrale, ou par les actionnaires des banques via l’autre solution.


Faut-il taxer les banques ?

La Commission européenne a fini par proposer une taxe sur les transactions financières de type « taxe Tobin », qui pourrait rapporter 55 milliards d'euro par an sur toute l'UE, en appliquant un taux de 0,1% pour les transactions sur les titres (actions et obligations) et 0,01% sur les autres produits financiers retenus. Cette taxe aura un effet dissuasif en mettant un grain de sable dans la spéculation, notamment sur le trading électronique informatique qui spécule sur de gros volumes et de petits spreads tout en accélérant la volatilité des cours,  mais c'est loin du compte et cela ne supprime pas la spéculation.

Imposer plus le profit net des banques (augmentation du taux de l’IS) peut avoir un effet pervers, déplaçant les activités bancaires hors de France et incitant les banques à répercuter la taxe sur les clients, ce qui n'est pas bon pour ces derniers. Rappelons qu’une taxe bancaire assise sur le bilan a déjà été appliquée après la crise.

En revanche, imposer les profits de spéculation et les bonus (même si ce sera loin de financer la crise) ou interdire la spéculation (réforme mise en place par Obama/loi Dodd Franck), voilà qui tient plus la route. La limitation des activités spéculatives, comme aux USA (suppression du trading compte propre) devrait aussi supprimer la fonction de trader. C'est même plus efficace qu'une séparation entre les activités de dépôts-prêts et les activités de banque d'affaire/marchés, qui servent aussi des clients.


21/09/2011

Bayrou et Peyrelevade, en écho pour une politique de l’offre

François Bayrou et Jean Peyrelevade résonnent et raisonnent de concert. François Bayrou a publié le 18 août son dernier livre intitulé « 2012, état d’urgence ». Jean Peyrelevade vient de publier à son tour un essai dont le titre résonne en écho à celui de François Bayrou : « France, état critique ». Cette résonance ne se limite pas au titre, mais elle est confirmée dans le contenu, sur le volet économique de l’analyse, du diagnostic, ainsi que des propositions.

 

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Tous deux font une analyse en profondeur des causes du mal qui ronge l’économie française depuis une vingtaine d’années. Le creusement des déficits publics et sociaux, incrémentant une dette devenue abyssale, de notre balance commerciale du commerce extérieur, perte des emplois, chômage croissant et tassement du pouvoir d’achat, appauvrissement, tous ces mots sont des symptômes et il faut s’attaquer aux vraies causes plutôt qu’aux symptômes.

On aura beau augmenter les impôts où les répartir autrement, réduire les dépenses publiques, favoriser la consommation avec des primes à la casse pour relancer l’économie, créer des emplois jeunes financés par l’Etat, s’il n’y a pas de création de richesses, de nouvelle production pour créer de vrais emplois non subventionnés, tout cela ne servira à rien et le pays s’enfoncera encore. Même la relance de la consommation profite souvent plus aux importations et peut contribuer à creuser notre déficit extérieur au profit des autres pays, comme on l’a vu avec l’automobile française, dont la production est à présent réalisée à plus de 50% hors de France.

 Nos déficits publics répondent à un autre déficit croissant : celui de la balance commerciale extérieure, l’écart entre nos importations et nos exportations se creuse chaque année depuis 2003, du fait des délocalisations, de la sous-traitance aux pays tiers (dont 60% en Union Européenne). Voir une synthèse des chiffres du commerce extérieur de la France ici.

Mais il faut aussi préciser, comme le montre cette étude publiée par Bercy, que seuls 13% des 2 millions d’emplois industriels perdus depuis 1980 sont dus aux délocalisations (28% depuis 2000), qui se traduisent par ce creusement du déficit extérieur. La majorité des pertes d’emplois industriels sont causées par une croissance de la productivité : 29% dus à des gains de productivité (65% sur la période 2000-2007) et 25% des destructions d’emplois étant dus à des transferts de l’industrie vers les services par externalisation (donc pas une destruction d’emploi au total).

Cela n’affaiblit aucunement la conclusion de nos deux auteurs, qui est exacte : la France produit de moins en moins sur son sol et sa forte productivité (une des plus forte de l’UE, meilleure que celle de l’Allemagne), traduite par des pertes d’emplois, est insuffisamment compensée par la création d’emplois ou par une demande en qualifications non trouvées en France, notamment du fait d’une formation insuffisante ou inadéquate des jeunes et des chômeurs à reconvertir. Ce qui explique aussi que les deux priorités de François Bayrou soient « produire » et « instruire », les deux mamelles de la France, en écho à Sully qui disait à son époque : « Labourage et élevage sont les deux mamelles de la France ».

Il convient également de constater que l’accroissement de notre déficit public a été causé par une baisse de recettes fiscales annuelles de 100 à 120 milliards d'euros depuis l'an 2000 (soit 0,5% du PIB) dont 2/3 en diminution d'impôt comme en attestait  Gilles Carrez l'an dernier ).

Et comme le remarquait Laurent Mauduit dans un article de Mediapart sur ce rapport "Dans ce bilan des baisses d'impôts conduites depuis dix ans, la gauche a aussi sa part de responsabilité. Car si les impôts ont au total baissé de 77,7 milliards d'euros au cours des années 2000-2009, les baisses s'élèvent à presque 26 milliards d'euros pour les seuls trois premiers exercices, ceux des années 2000-2002, comme le relève le rapport de Gilles Carrez. » L’augmentation de la charge financière de la dette publique, du fait de l’augmentation de sa base, la dette publique qui s’incrémente du déficit, ainsi que d’une augmentation potentielle des taux d’intérêt, encore plus menaçant aujourd’hui, contribue aussi à creuser le déficit. Cette charge financière des intérêts est équivalente à l'impôt sur le revenu : 50 milliards d'euros, soit la moitié de notre déficit. Pour rappel notre déficit public s’élève à presque 150 milliards d'euros en 2010 et plus de 100 milliards estimés pour 2011). Nous empruntons pour payer nos intérêts. L’Etat est surendetté. Notre déficit primaire, avant prise en compte de cette charge, est négatif de 50 milliards, ce qui signifie que si les marchés arrêtent de prêter à l’Etat Français, ce dernier se verrait dans l’impossibilité de payer ses dépenses, ses fonctionnaires. Ce qui n’est pas le cas de l’Italie par exemple.

 

Jean Peyrelevade, comme François Bayrou, étayent leur analyse d’une comparaison très intéressante avec l’Allemagne, argumentation répondant à ceux qui dénoncent l’euro et prônent des remèdes protectionnistes. Par contraste comparée à la France, l'Allemagne a un faible taux de chômage (6,1% en juin 2011 contre 9,2% pour la France), une balance extérieure en fort excédent (154,3 milliards d'euro en 2010 et en hausse de 11,2% sur 2009, contre un déficit de commerce extérieur de 68 milliards en 2010 pour la France, qui s'aggravera en 2011 à un niveau de 75 milliards), des exportations en hausse de 18,5% (60% à destination de la zone euro), un déficit public égal à 3,3% du PIB en 2010 (contre 7,7% du PIB en France). Pourtant en 2004, c'était l'inverse. L'Allemagne subissait les coûts de la réunification, était très endettée et a dû faire appel à une aide de l'Europe, comptait 10% de chômeurs. Ce pays a réussi à s'en sortir, certes en faisant des sacrifices (gel des salaires, augmentation de la TVA) consentis par la population grâce à une nouvelle majorité d'union au centre à l'initiative de Gerhard Schroeder et surtout en adoptant une bonne stratégie industrielle.

La France et l'Allemagne sont très comparables en terme de modèle de société et baignent dans le même contexte économique.

Reprenons quelques points de comparaison entre la France et l'Allemagne :

-         L’Allemagne et la France partagent la même monnaie, l’euro. L’euro n’a pas empêché l’Allemagne d’exporter ;

-         L’Allemagne et la France partagent également le même modèle social et les mêmes niveaux de salaires, même s'il existe quelques différences, par exemple le fait qu'il n'y ait pas de salaire minimum réglementaire national en Allemagne. Comme le montre ce rapport à la Commission des comptes de la Sécurité Sociale) : le coût du travail reste aujourd'hui plus élevé en Allemagne, en brut commet en net, même si ces dix dernières années l'évolution relative a été favorable aux entreprises allemandes. Les salaires bruts sont 34% en moyenne plus élevés en Allemagne qu'en France. En net de charges et d'impôt sur le revenu, l'écart se réduit car les prélèvements sont plus élevés en % en France, mais restent encore 6% supérieurs.  La réduction de l'écart tient à l'importance relative plus grande des prélèvements patronaux en France et de l'impôt sur le revenu en Allemagne. - les charges sociales patronales sont plus élevées en France mais les charges sociales  salariales sont plus élevées en Allemagne et donc au final les salaires allemands sont plus élevés en moyenne pour permettre aux salariés de payer leur couverture sociale, avec aussi plus de recours à des complémentaires privées santé et retraite,

-         La productivité (PIB/heure travaillée) est  en moyenne meilleure en France qu'en Allemagne, Le niveau supérieur du salaire moyen et du coût annuel du travail en Allemagne ne semble pas justifié par une productivité supérieure du travail et n'est que partiellement lié au nombre d'heures travaillées (d'après l'OCDE, le PIB par heure travaillée est plus élevé en France qu'en Allemagne (96,2% du niveau des Etats-Unis pour la France contre 91,4% pour l'Allemagne).

-         Les prélèvements obligatoires sont plus élevés en France en % du PIB mais la part des prélèvements sociaux et de l'impôt sur le revenu dans le coût du travail est supérieure en Allemagne (52% contre 49,3%),

-         La mise en place des 35 heures a provoqué brutalement une variation relative en défaveur de la France (représentant un renchérissement du coût du travail de 11% pour notre société globalement concernant les salariés) mais pour arriver in fine à une durée comparable (même légèrement supérieure) à celle des Allemands. La moyenne des heures travaillées par semaine est légèrement plus élevée en France qu'en Allemagne, comme le pointe cet article montre cette étude de l'Insee. La France, avec 1.559 heures en 2007 se situant au niveau de la moyenne de l'UE (1.564 heures). Voir aussi cette étude comparée entre pays européens, datant de janvier 2011 : avec 41 heures de travail hebdomadaire, les Français se situent un peu en dessous de la moyenne européenne (41,5) et les Allemands sont à 41,7 heures malgré une durée conventionnelle de 37 heures. Ceci malgré la mise en place des 35 heures ... La durée conventionnelle moyenne de temps de travail dans l'UE est de 38,6 heures par semaine.

-         Enfin, parlons de la TVA sociale, mise en place par les Allemands en 2007, équivalant à une dévaluation compétitive opérée par le transfert d'une partie des charges sociales sur la TVA.  L’Etat allemand a augmenté la TVA de 3 points (3%) pour financer des charges consécutives à sa réunification, dont 1 point au titre d’un report de charges sociales. Ce coût a été transféré des entreprises vers les ménages, ponctionnant donc en partie leur pouvoir d'achat. Mais l'Allemagne partait d'un taux de TVA beaucoup moins élevé que le nôtre (16%)  et arrive maintenant à 19%. L’effet relatif de compétitivité de prix des produits allemand a été très faible car les importateurs de leurs produits sont peu sensibles aux prix (preuve en est de l’insensibilité à une hausse de l’euro).

Ce qui justifie le succès incontestable des entreprises allemandes à l’exportation, surtout vers les pays émergents dans le secteur spécialisé des machines outils, ceci malgré le renchérissement de l’Euro face au dollar et au Yuan, donc malgré la cherté relative des marchandises, c’est une expertise industrielle, c’est la haute qualité des produits, peu sensibles à la concurrence. L'effort d'investissement productif explique aussi probablement ce meilleur positionnement.

Jean Peyrelevade démontre en effet la dégradation de l’investissement privé en France (réalisé par les entreprises françaises) alors qu’il augmente en Allemagne. L’économiste enseignant Yves Besançon avait fait le même diagnostic dans cet article sur Mediapart. Il démontrait combien l’investissement productif était essentiel de la croissance économique.

Or pour investir, l’entreprise a besoin de sources de financement, soit en prélevant sur sa marge, soit en empruntant. Jean Peyrelevade constate que les marges brutes  des entreprises françaises se sont réduites relativement à L’Allemagne. Les marges des entreprises françaises se sont dégradées, passant de 32% du PIB en 2000 à seulement 30% en 2007. En Allemagne, elles s’élèvent à 42%. Le taux d’autofinancement des entreprises françaises est ainsi tombé à 50%, un niveau historiquement bas. Il est de 100% en Allemagne, ce qui rend le tissu productif largement indépendant des perturbations financières. Remarquons pour finir que les Allemands se sont spécialisés dans certains secteurs exportateurs (et n’ont pas hésité parallèlement à en abandonner d’autres), alors que la France ratisse large, mais peu : les exportations françaises croissent deux fois moins rapidement que le commerce mondial. 

 

En conclusion, il ne sert à rien de dénoncer l’euro et la mondialisation, les problèmes viennent de chez nous et les remèdes doivent aussi venir d’une volonté de s’en sortir par des choix économiques et politiques, favorisant la création et la commercialisation, la recherche de clients et le partage de brevets, par une mise en réseau des acteurs, favorisant le  développement des entreprises notamment des PME innovantes et même de PME produisant des produits classiques sur lesquels nous pouvons avoir un avantage compétitif, sur la qualité et par une production plus intelligente. Sans oublier l’action sur la formation, des jeunes, en commençant dès l’école, jusqu’aux choix d’orientation aux études supérieures, sans oublier non plus la formation professionnelle, la reconversion des chômeurs.

Jean Peyrelevade, banquier social démocrate qui se dit « de gauche » et a soutenu François Bayrou en 2007, s’est récemment à nouveau tourné vers le PS, soutenant François Hollande aux primaires, puis a annoncé le week-end dernier qu’il préférait maintenant soutenir Manuel Valls, très proche de François Bayrou sur ses propositions économiques.

Il n’a pas encore choisi entre François Bayrou et Manuel Valls pour 2012, mais si ce dernier n’emporte pas les primaires, il sera certainement à nouveau tenté par François Bayrou. Il encourage en tout cas une « nouvelle majorité » de centre-gauche, composée du vrai centre qu’est le MoDem et du PS qu’il souhaite plus réaliste et moins illusionniste, moins démagogique.

François Bayrou, lui, prône une « majorité centrale », celle « du courage », allant de la droite sociale et républicaine favorable à une Europe forte à la gauche sociale-démocrate en passant par le centre, réalisée à partir d’un projet, de valeurs et de propositions pour reconstruire la France, s’attaquant aux vraies causes des problèmes et fondée sur un discours de vérité.

14/09/2011

IL Y A CENT ANS, LA JEUNE REPUBLIQUE OUVRAIT UN CHEMIN

La JR (Jeune République), conçue fin 1911, et née officiellement le 1er juillet 1912, n'a jamais été un grand parti. Mais quel incroyable apport à la société et à la vie politique française ! Quel souffle ! Elle est méconnue des jeunes générations. Dommage. Cela peut changer avec cette nouvelle soif de repères et d'exigences morales politiques. Connaître son histoire nous conduit au Mouvement Démocrate qui, en fin de compte, est son héritier.

 

Marc Sangnier, Maurice Schumann, l'abbé Pierre, Jacques Delors. Il faudrait ajouter Germaine Malaterre-Sellier, Léo Hamon, Eugène Claudius-Petit, Anicet Le Pors, Georges Montaron et tant d'autres. Ces personnalités, si fortes et si différentes, avaient ou ont encore cette "âme commune", puisée dans leur formation politique à la Jeune République. "La Jeune République, c'est la filiation directe du Sillon", explique Jean Chappet, un ancien de la JR, aujourd'hui adhérent MoDem du Havre. "Le rayonnement et la mémoire de Marc Sangnier ont été notre ciment", explique l'avocat de gauche Claude-Roland Souchet, qui fut le dernier sécrétaire-général de la JR (1960-1985).

 

Tous les JR contre Pétain

 

L'histoire pourrait ne retenir que cela de cette épopée de 73 ans: le 10 juillet 1944 seuls 57 députés, sur 544 votèrent contre les pleins pouvoirs à Pétain. Or, parmi eux, les quatre"Jeune République" présents. C'est le seul parti qui puisse en dire autant. Aucun de gauche, aucun de droite ne peut s'en prévaloir, très loin de là. Ils méritent, que nous les citions tant ils font honneur à la France et à notre famille d'esprit. Ce sont Philippe Serre, qui fut à deux reprises membre des gouvernements de Front populaire et qui était l'ami personnel du général De Gaulle depuis longtemps. (De Gaulle lui-même, sans en être, assistait à des réunions de la JR et y trouvait ses meilleurs soutiens dans les années 30, en particulier M. Serre et un autre dirigeant, André Leconte), Maurice Delom-Sorbé,également membre d'un gouvernement de Front populaire (conduit par Camille Chautemps). Maurice Montel, qui devait après guerre rejoindre la SFIO, et Paul Boulet, futur député MRP, qui fut maire de Montpellier avant et après guerre. Le cinquième, Jean Leroy, était alors prisonnier en Allemagne. Tous étaient des anti-munichois.

 

Le 25 août 1910, Marc Sangnier avait été sommé par le pape anti-moderniste Pie X de placer le Sillon dans la soumission des évêques. Marc Sangnier, ce chrétien social dont le mouvement Le Sillon (1894-1910) réconcilia les catholiques et la démocratie et en rallia un grand nombre à la République. Selon l'écrivain Joseph Folliet, qui ne fut pas toujours tendre avec Marc, mais appartint à la JR, ce mouvement "fut le plus important du christianisme depuis le Moyen-Age". Marc Sangnier est souvent ignoré au sein même du MoDem. Pourtant, l'article deux de sa Charte des valeurs, s'inspirant directement et textuellement de Marc Sangnier, définit la démocratie comme ce "qui vise à porter au plus haut la conscience et la responsabilité des citoyens", et "exige le respect scrupuleux de la personne humaine". Cette dernière formule, inspirée aussi d'Emmanuel Mounier, et qui imprégna la Jeune République après la seconde guerre mondiale, se trouvait déjà dans les statuts de la JR en 1912.....

 

En fait, c'est depuis 1906 que Sangnier n'était plus en odeur de sainteté. Il avait eu le front d'intégrer dans "Le plus grand Sillon" des protestants et des juifs, de dialoguer avec des non-croyants, d'accepter la séparation des Eglises et de l'Etat, de prôner la démocratie. Et, plus inacceptable encore aux yeux de ce Pape, la laïcité. Sans aucunement jamais cacher sa foi chrétienne, Sangnier n'aimait pas du tout le cléricalisme. Pie X lui accorda -et oui, même pour un journal, un chrétien devait avoir l'accord du Vatican ! - de poursuivre la publication de son tout nouveau quotidien "La démocratie". L'action politique lui paraissait une nécessité absolue.

 

Des combats d'avant-garde

La Ligue de la Jeune République était créée, se définissant comme un parti social, démocratique, laïc -même si la quasi-totalité de ses membres étaient chrétien - au départ. Sangnier en était président. Ses responsables, notamment Henry du Roure, Léonard Constant et Georges Hoog, entendaient "réhabiliter la politique", et se lancer dans des combats alors d'avant-garde contre les taudis, -préfigurant l'action de l'abbé Pierre-, le travail de nuit des femmes, l'alcoolisme, pour la journée de huit heures, le repos hebdomadaire, la syndicalisation, le droit à la retraite, et dès 1914 le "code du travail", un temps appelé "charte du salariat". Il verra le jour en 1922, et la JR y sera pour beaucoup. Un membre du Sillon, proche de la Jeune République, Jules Rimet, sera le fondateur de la Coupe du monde de football.

Deux objectifs majeurs: la lutte pour l'éducation égale pour tous, et l'abolition du "sweating system", ce quasi-esclavagisme imposé aux ouvrières à domicile. La JR est favorable à la proportionnelle et à la suppression du Sénat qui serait remplacé par une "Chambre des intérêts économiques et sociaux". Elle récuse les thèses marxistes, et la notion de lutte de classe, condamne le capitalisme "païen" et veut lui substituer "une structure à trois étages: le privé, l'étatique, le coopératif". La JR s'inquiète de la montée de l'endettement du pays. En 1925, bien avant la crise, elle s'insurge contre "un endettement de 20 milliards à court terme" sur un budget de 32,5 milliards de francs. Elle prend aussi la défense des minorités, combat toute forme de racisme, soutient les mouvements de revendication dans les colonies.....

Ne retrouve-t-on pas là les préoccupations essentielles, sans doute dans un contexte fort différent, du MoDem?

Le journal La Démocratie est lui-même une coopérative, et la JR en crée une dizaine à Paris -des boulangeries, des magasins de vêtements- et en province (Fougères, Angers).

En avril 1913, Georges Hoog, rédacteur en chef du journal La Jeune République, publie une série d'articles contre Charles Maurras, l'homme du "nationalisme intégral" et de l'"antisémitisme national" qui sera aussi l'idéologue de Vichy, et dénoncera des résistants, notamment de la JR à la Gestapo..

La JR est le principal adversaire de l'Action française, dont le Front national est le fils naturel...

Parmi ses principaux dirigeants de la JR, membres du Conseil national, une femme, ce qui était rarissime dans les formations politiques. C'était Germaine Malaterre-Sellier, considérée comme une des plus grandes féministes, Croix de guerre avec palmes en 1915, qui lutta sans relâche pour le vote des femmes.

Les rangs de la JR s'enrichissent de personnalités comme Francisque Gay, futur fondateur de la Vie catholique et de l'Aube, puis vice-président du Conseil MRP, en 1945-1946, qui refusera de choisir en 1924 quand se créé le Parti démocrate populaire (PDP, centre-droit), Henri Teitgen et Victor Diligent, (qui, eux, rejoindront le PDP) figures, comme leurs fils respectifs, André et Pierre-Henri, de ce courant de pensée.

"Les instruments de travail doivent appartenir aux ouvriers", demande la JR dans son programme. Pendant la "grande guerre", la plupart des "Ligueurs" sont au front. Après l'armistice, le mouvement se relance, les adhérents, qui ont désormais leur organe hebdomadaire "La Jeune République", sont environ 15.000.

 

Le pacifisme d'action

Déjà Marc Sangnier, qui avait eu deux échecs électoraux avant guerre en banlieue parisienne, veut concilier l'action politique et pacifisme d'action. La JR, qui voit dans le Traité de Versailles les germes d'un "revanchisme" de l'Allemagne humiliée, soutient à fond la politique de rapprochement avec l'Allemagne, notamment les initiatives d'Aristide Briand. Sangnier lance les Congrès de la paix, avec des personnalités de toute tendance, -tel Ferdinand Buisson, président très laïc de la Ligue des droits de l'homme, l'abbé allemand Franz Stock, le jeune Pierre Mendès France, notamment à Bierville, près d'Etampes, en 1926.

Les premiers succès électoraux viennent en 1919. Marc Sangnier, qui s'inscrit au Bloc national pour en démissionner très vite car "il vire à droite" est élu avec quatre autres "ligueurs". Marc Sangnier et ses amis sont de tous les combats sociaux et démocratiques. Sangnier se distingue en défendant le communiste Marcel Cachin, en 1923.1924 et 1928 ne sont pas des années fastes électoralement! Aucun élu en 1924, un en 1928, Louis Rolland...qui rallie le PDP, présidé par le futur président du Conseil de la République, Augustin Champetiers de Ribes.

Ce parti se dit aussi héritier de Marc Sangnier lequel restera toujours de coeur JR, participant à toutes les réunions importantes, même s'il le quitta en mai 1932 pour se consacrer à son action pour la paix. Il n'y eut en 1932 qu'un député élu, Guy Menant, -ce revers compta beaucoup dans la décision de Marc- deux le rejoignant à la faveur de partielles, Philippe Serre et Albert Blanchoin. Hoog comme secrétaire-général, contrairement au PDP, rejoint le Front populaire. Ces hommes, pacifistes et sans doute, avant l'avènement du nazisme, parfois peut-être naïfs, mais aussi soucieux de la défense de la France et de la nécessité de préparer la guerre, prendront tous une part active à la Résistance. Parmi les nouveaux adhérents, de nombreux jeunes, tel Jean Dannenmüller, futur grand résistant et journaliste, qui sera aussi le beau-père de Lionel Jospin.

L'imprimerie de la Démocratie, de Marc Sangnier et de son fils Jean -qui nous a quittés en août- est à la disposition de la Résistance et publie, à quelques mètres de l'Abwehr, le renseignement militaire allemand installés à l'hôtel Lutetia, Défense de la France, Témoignage chrétien, les interventions du général de Gaulle... Car la JR, qui aura tout tenté pour que les jeunesses française et allemande se rapprochent, est résistante et gaulliste de la première heure. Maurice Schumann, Jeune Républicain depuis 1935, après avoir quitté la SFIO -le 23 août 1936, en manchette de la Jeune République, il avait appelé à un "Front populaire international"- est la principale voix à la radio de la France libre.

 

Le réseau Valmy

Un professeur JR du lycée Buffon à Paris, Raymond Burgard, lance le "réseau Valmy". Des jeunes mènent à Paris de multiples actions de résistance. Cinq élèves de Buffon seront fusillés par les nazis le 8 février 1943. Eugène Petit, dit "Claudius" et Antoine Avinin, deux JR qui rejoindront plus tard l'UDSR de René Pleven et François Mitterrand, représentent le mouvement Francs Tireurs au Conseil national de la Résistance, présidé successivement par Jean Moulin et Georges Bidault, un dirigeant du PDP. Les héritiers spirituels de Marc Sangnier représentent près du tiers des membres du CNR!!!!

Il y a aussi Maurice Lacroix, peut-être le plus grand helléniste français du dernier siècle, président de la JR de 1944 à 1960, qui se spécialise dans l'action clandestine à Paris et la fabrication de faux papiers pour les juifs. Comme Georges Hoog, qui subira plus de dix descentes de la Gestapo et mourra peu avant la Libération en juin 1944, et Francisque Gay, ces résistants ont choisi de rester à Paris, prenant des risques inouïs qu'ils mesuraient et déjouaient très consciencieusement. Hélas, beaucoup ont aussi été déportés, et certains ne sont pas revenus.....

Francisque Gay, qui a sabordé son quotidien l'Aube, accueille à plusieurs reprises dans ses bureaux de la rue Garancière, le CNR, et élabore, avec Pierre-Henri Teitgen, comment pourra vivre la presse libre. Pendant la guerre, la distinction s'estompe entre JR et PDP qui, ensemble, à la Libération, forment le Mouvement républicain populaire, qui sera, avec Schumann comme président et Sangnier comme président d'honneur, le premier parti de France aux différentes élections de 1945 et 1946, à égalité avec le PC, et loin devant la SFIO. Tous trois, derrière le général de Gaulle jusqu'en janvier 1946, forment le "tripartisme", qui reconstruit la France et construit le "modèle social français" tellement "détricoté" depuis le début du quinquennat de Nicolas Sarkozy.

 

La JR continue, après la création du MRP

Le 26 novembre 1944, lors de la naissance du MRP, -où les ex-PDP sont prédominants malgré Sangnier et Schumann-, Maurice Lacroix entend maintenir la JR, car il juge la nouvelle formation "trop confessionnelle". C'est une nouvelle histoire qui commence que Marc Sangnier suit avec bienveillance et amitié jusqu'à sa mort, à la Pentecôte 1950. Le député savoyard Lucien Rose (de la première Constituante), grand résistant, -et futur maire adjoint socialiste de Rennes- devient secrétaire général. Mais la JR a perdu nombre de ses troupes.

La JR intègre aussi, dans son éthique, le "personnalisme" d'Emmanuel Mounier, et appelle à une "révolution des consciences". Elle se maintient, vaille que vaille, et trouve en 1950, pour une petite année, un député à l'Assemblée nationale, Henri Grouès, alias l'abbé Pierre, qui a démissionné avec fracas du MRP, trop à droite à son goût. Dans la législature suivante, une des figures à la fois du MRP et du gaullisme de gauche, Léo Hamon, rejoint la JR, qui se démarque complètement du MRP en s'opposant à la CED (Communauté européenne de Défense).

Puis, en 1955, avec un nouveau secrétaire général, Jean Bauché (élu en 1950, remplacé en 1957 par Bertrand Schreiner, et en 1960 par M. Souchet), la JR devient une des composantes de la gauche, et soutient Mendès France. Georges Montaron, directeur de Témoignage chrétien, et le jeune Anicet Le Pors, futur ministre communiste de François Mitterrand, la rejoint.

En 1955, un cadre de la Banque de France, syndicaliste CFTC avant d'être un des créateurs de la CFDT, Jacques Delors adhère à la JR, après un bref passage au MRP. C'est dans ce parti qu'il fit son apprentissage politique, et l'ancien président de la Commission européenne évoque souvent ce qu'il doit à Marc Sangnier et à la JR. En 1956, la JR participe au Front républicain avec la SFIO et Mendès.

La fin des années 50, c'est le temps des recompositions. Les petites formations de gauche "dissidentes" cherchent à s'unir au sein de l'Union des Forces démocratiques (UFD), autour de Mendès, Mitterrand, Jean Poperen et Maurice Lacroix. La Jeune République est en première ligne contre la guerre d'Algérie.

Le Parti communiste, déçu par Mollet, lui propose de constituer un "Front de gauche". Pas question d'être "compagnon de route" du PC, même si la JR n'a jamais fait d'"anti-communisme primaire", une expression née dans les colonnes de son journal peu après le Congrès de Tours de 1920.

Cette discussion, comme toutes les autres échouent. "Je me rappelle nos débats animés. Mitterrand était très optimiste pour l'avenir de la gauche, Mendès n'y croyait plus", confie Me Souchet.

 

Jamais inféodée, toujours libre

Le 3 avril 1960 naît le PSU, avec Mendès et Michel Rocard. L'UDSR s'éteint, et disparaît totalement en 1965. Pas la JR. Même si la plupart de ses membres rallient le PSU ou la SFIO, ou bien encore, comme Léo Hamon ou François Sarda, le gaullisme. Il reste bien une forte minorité pour continuer. Quelques combats, comme ceux de Me Souchet, et de son épouse Marcelle Leconte, aux municipales de 1965 ou aux législatives de 1973 à Paris (5è).

Le 30 novembre 1970, la JR organise un grand meeting de solidarité avec les Grecs victimes de la dictature en présence de Mitterrand et de Georges Marchais.

Puis, la JR, comme le PSU un temps revivifié par les fortes initiatives de Mendès ou Rocard, perd peu à peu du terrain.

En 1985, la JR, qui a refusé à Mitterrand, éberlué, d'être un "courant" du PS, cesse toute activité, sans pour autant disparaître juridiquement.

Comme Marc Sangnier, la JR, qui est son enfant au même titre que le MRP, a éveillé des millions de gens à la conscience civique, à la démocratie, à la solidarité.

Voilà un immense succès qui, tant des acquis sociaux et des aires de liberté que la France connaît, lui est dû.

Ce n'est pas seulement le mode de scrutin, la bipolarisation soi-disant inévitable qui l'a fait souffrir avant-guerre. La JR, comme le MRP, autre enfant de Marc Sangnier, pouvaient seuls former cette "majorité centrale", ce Centre jusqu'ici introuvable dans la politique française. MRP "virant à droite", JR "virant à gauche", et bien d'autres familles d'esprit, -radicales, socialistes, libérales, et désormais écologistes- peuvent inspirer très profondément le Mouvement démocrate. C'est un ancrage.

C'est au tour du Mouvement Démocrate, de former cette "majorité centrale", vitale.

La présidentielle et les législatives en seront l'occasion à saisir. Il peut, il doit puiser dans ces décennies, parfois douloureuses, de la JR, complexes mais jamais chaotiques.

Nous l'avons vu, Marc Sangnier avait quitté, en mai 1932 la JR, officiellement par constat de carence électorale. Dans une lettre aux adhérents, le 15 mai, il expliquait avoir tout fait pour la réussite électorale de la JR, étant lui-même candidat à La Roche-sur-Yon. Mais son constat est que ces efforts sont vains, que les "grands partis" laminent les "petits". "En s'installant sur le terrain électoral dans une circonscription, la JR prend nécessairement une position qui l'isole à droite comme à gauche, dresse contre elle tous les partis organisés, et ne faisant elle-même pas figure de parti sérieux, ne garde qu'un nombre infime de suffrages isolés", écrivait-il.

C'était l'analyse de Sangnier il y a 80 ans, dans un contexte très particulier. Elle était constructive puisque l'urgence des urgences, c'était la paix mondiale. Et, très démocratiquement, la JR a décidé de poursuivre le combat électoral, parfois avec succès.

Dans un tout autre esprit, destructeur celui-là, ces propos ne sont pas éloignés de ce que disent aujourd'hui aux partisans du MoDem ceux qui lui veulent du mal, et ceux qui disent, hypocritement, l'apprécier. Le cantonner à être une puissance morale, mais, avec peu d'élus, une force d'appoint politique, cela leur plairait bien! PS et UMP ont pour le MoDem ce regard candide ou condescendant qu'avaient la SFIO ou les radicaux pour la JR. D'accord, admettaient-ils, les "démocrates d'inspiration chrétienne" ont joué un rôle moteur dans la Résistance, puis pour le logement, le droit à la retraite, la justice sociale, la paix mondiale, l'indépendance de la presse, la décolonisation....

Nulle personnalité politique, sans pouvoir, n'a reçu autant de louanges à ses obsèques que Marc Sangnier. Mais lui, il ne demandait pas d'honneur.

Et ces partis que l'on dit grands, tels les coucous, prenaient les idées de la JR ou de sa famille d'esprit, se les appropriait. Et ils gagnaient les élections. Sans appliquer leurs promesses.

Tel ne saurait être le sort du Mouvement démocrate. Il y perdrait tout. Il n'y a nulle fatalité à ce que celui qui a raison avant les autres perde dans les urnes! Chacun lui reconnaît, et reconnaît notamment à François Bayrou d'avoir le premier décelé le danger du surendettement de la France, de la nécessité d'une réponse européenne à la crise, de l'impossibilité pour le monde politique, comme pour la presse, d'être liés à celui des affaires. Des candidats aux "primaires socialistes", comme François Hollande, ont repris le terme de "politique crédible" dans leur campagne, et s'interdisent des promesses intenables, à l'instar de François Bayrou, mais en contradiction totale avec la pratique de leurs aînés.

 

Puissance morale et victoire électorale

La tâche d'aujourd'hui, des sept mois qui viennent, c'est de conserver cette puissance morale tout en ne se laissant pas voler les idées et les voix par tel homme ou telle femme de gauche qui découvrirait d'un coup de baguette magique l'humanisme, la priorité à accorder à l'éducation, ou l'économie coopérative; ou tel homme de droite ou du centre-droit qui brûlerait tout, le bouclier fiscal comme la "chasse aux Roms" ou les millions d'euros reversés à Bernard Tapie, pour se refaire une virginité politique en retenant par coeur des passages d'"Abus de pouvoir" et d'"Etat d'urgence".

Gagner en disant la vérité aux Français, en restant soi-même, en accueillant les "déçus" du sarkozysme ou du PS, et même ceux qui se sont égarés par malheur au Front national, en convainquant les millions d'abstentionnistes de ces dernières années, doit être possible, est possible.

L'univers politique est plus cruel encore que dans les années 20, 30 ou 50. Internet fourmille de rumeurs malfaisantes, et multiplie tout par mille. Le temps est venu en cette période où la production française s'éteint, où l'Education perd ses moyens et son niveau, où l'insécurité gagne du terrain, où les banlieues se paupérisent, s'embrasent parfois, tandis que la corruption explose, d'imposer dans ce monde de mensonges médiatiques, d'abandons moraux, des objectifs précis, enthousiasmants de reconquête économique, sociale et morale.

Il a fallu une guerre, la Résistance, la victoire pour que JR et PDP triomphent, de façon bien trop éphémère. Le temps, heureusement, n'est plus à la guerre en Europe, et le MRP, avec Robert

Schuman y est pour beaucoup. Il demeure néanmoins des conflits dans le monde entier, des peuples affamés, et une crise financière, économique et sociale sans précédent depuis 1929.

Ce monde politique n'est pas une forteresse inexpugnable. Rien n'est joué; tout est à gagner. Les partis se gonflent et se dégonflent au rythme des joutes et des postures artificielles.

Le Mouvement Démocrate ne se lance pas dans des joutes, et ignore les postures.

C'est sa force. Les Français ne sont pas dupes. Ils votent pour les plus convaincus.

Par une campagne comparable, sinon meilleure que celle de 2006-2007, par l'implication plus forte -et tant pis s'il y a moins d'élus- dans chaque localité d'adhérents ou de sympathisants à l'écoute des besoins d'une population souvent délaissée, d'une jeunesse désoeuvrée, la victoire est possible. La Jeune République et Marc Sangnier ont montré un chemin.

 

Par Jean-Michel Cadiot, journaliste et écrivain[1]

 

 

 

 

[1] Ses publications :

·Quand l'Irak entra en guerre (L'Harmattan, 1989).

·Mitterrand et les communistes (Ramsay, 1994)

·Francisque Gay et les démocrates d'inspiration chrétienne (Salvator, 2006)

·Les Chrétiens d’Orient (Salvator, 2010)

18/08/2011

Affaire Tapie : la CJR dévoile ce que Bayrou avait écrit déjà en 2009 !

Mediapart vient de révéler la décision motivée de la Commission des requêtes de la Cour de justice de la République conduisant à l'ouverture d'une enquête sur Christine Lagarde (lire Cour de justice : le document qui accable Christine Lagarde et  télécharger le document ici).

Laurent Mauduit, journaliste et co-fondateur de Mediapart, qui a mené l'investigation sur l'affaire Tapie écrit le livre "Sous le Tapie" vient aussi de publier un article intitulé "La justice sur les traces du pacte Sarkozy-Tapie", dans lequel il réagit vivement au fait que cette décision dit clairement que des décisions ont été prises et des actions ont été mises en oeuvre de manière concertée par l'Etat, par le gouvernement, par Mme Lagarde (et forcément de Nicolas Sarkozy) pour aboutir à favoriser intentionnellement des intérêts privés, de Bernard Tapie, aux dépens des intérêts publics, ceux des contribuables. Même les arbitres de la procédure d'arbitrage ont été choisis alors qu'ils avaient manqué à leur devoir d'indépendance : Pierre Estoup, lié à l'avocat Maurice Lantourne, également avocat de Tapie, et Jean-Denis Bredin, membre des instances dirigeantes du Parti Radical de Gauche auquel Tapie était lié). C'est un véritable scandale d'Etat.

Laurent Mauduit fait aussi justement remarquer le silence de la presse et des médias (que l'on sait souvent sous influence ...) et même la complicité de certains journalistes, comme Dominique Seux, des Echos, pour étouffer l'affaire, la déformer, la travestir même.

Et un point mérite d'être souligné, c'est l'implication de Jean-Louis Borloo dans cette affaire, car c'est lui qui avant Christine Lagarde avait pris cette décision d'aller à l'arbitrage privé, que sollicitait Bernard Tapie, en rompant le cours de la justice ordinaire : "Décidé par Jean-Louis Borloo, par ailleurs ancien avocat de Bernard Tapie, dès sa prise de fonction le 18 mai 2007, le principe de l'arbitrage a pourtant « été retenu malgré l'opposition manifestée à plusieurs reprises (...) par le directeur général de l'agence des participations de l'Etat »." Ce point avait d'ailleurs déjà été évoqué par le journal Sud-Ouest dans un article où un journaliste évoque un entretien avec Mme Lagarde qui disait que "Embarrassé, l'entourage de Christine Lagarde laisse entendre que le choix de recourir à l'arbitrage avait été décidé avant sa nomination. Celle-ci était survenue après le départ de Jean-Louis Borloo, resté quelques semaines seulement en poste à Bercy. "Ceci est rappelé dans cet article "Jean-Louis Borloo bientôt rattrapé par l'affaire Tapie".

Enfin, il pointe aussi l'étonnante passivité des responsables politiques y compris d'opposition, à l'exception du centriste François Bayrou et du socialiste Jérôme Cahuzac : "En dehors du président du Modem, François Bayrou, qui a inlassablement dénoncé à juste titre ce scandale d'Etat ; en dehors du président de la Commission des finances de l'Assemblée nationale, le socialiste Jérôme Cahuzac, il s'est trouvé bien peu de responsables pour dénoncer ce très mauvais coup porté à la démocratie. C'est même pis que cela ! Il s'est trouvé des socialistes – telle Martine Aubry, tel Jean-Christophe Cambadélis – pour applaudir la candidature de Christine Lagarde à la direction générale du FMI (lire en particulier: FMI: le stupéfiant soutien de Martine Aubry)."

 

Et j'en viens au point justifiant le titre de mon billet : non seulement François Bayrou a dénoncé depuis le début l'affaire Tapie, pointant les irrégularités commises, mais il a agi, il est allé en justice déposé deux recours. Il a aussi consacré 24 pages à cette affaire dans son livre "Abus de pouvoir". Il m'autorise à communiquer ce chapitre L’affaire Tapie ou L’arbitraire à Mediapart pour diffusion publique (sur ce lien). Cela vaut vraiment la peine de le relire, car on y retrouve la plupart des points évoqués maintenant par la CJR, y compris le manquement des deux arbitres, enfin les faits et témoignages concordant à une action en effet concertée, voulu par le pouvoir, en faveur de Tapie et le comportement de ce dernier traduisant une position de force dans sa négociation, ses rencontres répétées avec Nicolas Sarkozy à l'Elysée par la porte de derrière.

François Bayrou évoque aussi la fameuse réunion dans un hôtel de luxe d'Agadir. Je le cite :
"On a un témoignage précis, publié par Le Canard enchaîné, de l’élaboration de cette décision entre les protagonistes et les proches de l’actuel président. La scène se passe au luxueux Dorint Atlantic Palace, cinq étoiles et opulence garantie, lieu discret de villégiature de riches vacanciers, à Agadir. Aussi stupéfiant que cela puisse paraître, sont réunis autour de la table Tapie, son ami André Guelfi, dit «Dédé la Sardine », que Tapie a rencontré en prison où l’avait conduit son rôle dans l’affaire Elf, Brice Hortefeux, ministre délégué aux Collectivités territoriales auprès de Nicolas Sarkozy, et Jean-François Copé, ministre délégué au Budget, tous deux encore ministres du gouvernement Chirac-Villepin. Et de quoi parlent-ils, ouvertement ? De régler favorablement la question Tapie par un arbitrage ! Ils parlent si ouvertement et si fort que la conversation est entendue et notée. L’arbitrage, espoir suprême et suprême pensée ! L’arbitrage n’est pas rendu par des magistrats. Il est confidentiel. Il n’a pas à rendre publiques ses raisons. Normalement, il n’est pas susceptible d’appel. Et les arbitres sont choisis d’un commun accord. Tous les inconvénients des décisions de justice, aléatoires et dans le cas présent condamnées à l’échec, sont ainsi benoîtement évacués!"

Voilà. On retrouve les même protagonistes que dans l'affaire Takkiedine : Copé et Horfefeux. Et André Guelfi, alias "Dédé la Sardine", qui avait fait un pacte avec Tapie à la prison de la Santé pour se partager 50-50 sur les  gains qu'ils obtiendraient l'un et l'autre de leurs procès.

André Guelfi a fait de la prison dans le cadre de l'affaire Elf. Comme le montre cette chronologie de l'affaire Elf publiée par l'Express (voir 1995), il était très lié à André Tarallo, président d'Elf Gabon, impliqué aussi dans l'affaire Elf. Un des arbitres contestables de l'affaire Tapie, Pierre Estoup, a été lui même contesté dans une affaire d'arbitrage privé impliquant André Tarallo et Omar Bongo (voir l'article de Laurent Mauduit "Affaire Tapie: Pierre Estoup, un très «étrange» arbitre"), affaire où on retrouvait l'avocat Maurice Lantourne !

Un deuxième acteur arbitre de cette affaire Tapie, Jean-Denis Bredin, outre le fait qu'il était un dirigeant radical de gauche le parti de Tapie, il a été lui aussi arbitre dans une autre affaire, celle qui opposent quelques uns des protagonistes de l'affaire des frégates de Taïwan, comme l'a évoqué une enquête de Mediapart.

Le rapport entre Karachi et l'affaire Elf , celle des Frégates de Taiwan, ne serait-il pas les ventes d'armes de la France et ... les commissions et rétrocommissions supposées avoir financé la campagne de Balladur en 1995 sous l'égide de Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget et directeur de campagne ?

Dans ces affaires, Tapie, Elf et Frégates, Karachi, comme dans l'affaire Clearstream, on retrouve une convergence de protagonistes, d'avocats : non seulement Maurice Lantourne avocat de Tapie, de Loïk Le Floch-Prigent dans l'affaire Elf, de Florian Bourges sur l'affaire Clearstream, mais aussi l'avocat de Nicolas Sarkozy, Thierry Herzog qui était avocat de Thales dans l'affaire des Frégates de Taïwan et celui de  Sirven dans l'affaire Elf, et également le procureur Marin toujours protégeant Nicolas Sarkozy, refusant de verser au dossier un témoignage au sujet des rétro-commissions.

Un vrai nid de vipères !

17/08/2011

François Bayrou : « Attaquons-nous aux causes plus encore qu’aux symptômes !»


Crise financière, crise de l’Europe et de l’euro, crise des dettes souveraines, panne de croissance de l’économie, … Face aux extrêmes qui prônent le protectionnisme aux frontières, la démondialisation ou la sortie de l’euro voire de l’UE, nous constatons une convergence de diagnostic ainsi qu’un consensus sur les propositions, venant à la fois du gouvernement de droite (UMP), de la gauche (PS et EE-Les Verts) et du centre (Modem), avec des variantes sur les degrés des mesures proposées :

-il est indispensable d’endiguer la dette publique, à commencer par le déficit public qui incrémente cette dernière. Nous arrivons à un stade appelé « boule de neige » où l’ampleur de la dette génère des charges financières dépassant l’impôt sur le revenu, 3% du PIB, au-delà du taux de croissance qui devrait être deux fois supérieur au taux déficit public/PIB pour engendrer des recettes fiscales complémentaires permettant de combler le déficit ;

-il faut à la fois trouver des économies dans les dépenses de l’Etat et trouver des recettes fiscales pour endiguer cette dette ;

-mais il faut le faire de manière plus juste, en faisant contribuer plus les plus hauts revenus (François Bayrou propose en plus d’une baisse de 20 milliards d’euro d’exonérations sur les niches fiscales sur un total de 70 et d’une hausse de 2 points de la TVA, 2 tranches d’impôts supplémentaire à 45% et à 50% tandis que le gouvernement s’en tient pour le moment à « rogner » 5 à 10 milliards sur les niches fiscales, Gilles Carrez ose timidement proposer de taxer 1% les très hauts revenus et Martine Aubry pour le PS propose de réduire les niches fiscales de 50 milliards) ;

-ne pas être tenté par la génération volontaire d’inflation (voir cet article du Monde) au motif de dévaloriser la dette en haussant le recettes fiscales relativement, car cet apparent avantage est compensé par un accroissement très élevé du taux d’intérêt sur le renouvellement des émissions souveraines, creusant d’autant plus le déficit et durablement … en même temps qu’il se traduit in fine par une perte de pouvoir d’achat des classes moyennes et défavorisées, surtout si la croissance est faible et le chômage élevé ;

-les eurobonds ou euro-obligations, émissions souveraines mutualisées sur la zone euro, à un taux d’intérêt moyen de la zone, pour garantir des taux d’intérêt plus bas et plus supportables aux pays de la zone en difficulté tout en endiguant la spéculation des marchés sur ces pays;

-une taxe de type Tobin sur les transactions financières (par exemple de 0,01%), qui mettrait un « grain de sable » dans la spéculation et génèrerait de nouvelles ressources (50 milliards par an au niveau de la zone euro) ;

-autorisation de la BCE à acheter les dettes souveraines, plutôt que prêter à 1% aux banques qui ensuite placent les fonds à 4% et plus en se faisant rémunérer un risque qui au final est pris en charge quand même par les Etats, le Fonds de stabilité FESF, … donc ne justifiant plus ce spread ;

-un renforcement de l’Europe, de la gouvernance de la zone euro, de l’efficacité des institutions, pour une coordination renforcée, des investissements communs, une meilleure harmonisation fiscale et sociale, pour peser plus face au dumping monétaire de la Chine …

Mais ce consensus et ces mesures s’attaquent aux symptômes, en écopant l’eau qui inonde le bateau, sans vraiment réparer le bateau ni lui redonner le cap. Même si François Bayrou a été parmi les premiers à prôner ces mesures au début de la crise financière en 2008, il ne s’arrête donc pas là.

Dans son nouvel essai à paraître jeudi 18 août 2011 chez Plon, « 2012, état d’urgence », François Bayrou nous donne son diagnostic sur les causes profondes en amont de ces crises en particulier en France et s’attache à défendre deux priorités pour s’attaquer aux racines du mal : « produire à nouveau en France » et « redonner à la France la meilleure éducation du monde ». Il rappelle les chiffres désastreux et en dégradation croissante du commerce extérieur (déficit de 75 milliards d’euros par an, comparé à l’excédent de 150 milliards pour l’Allemagne, et cela avec la même monnaie et les mêmes salaires que les nôtres). L’échec scolaire qui s’est accentué fortement ces quinze dernières années (notre éducation perdant plus de 20 places dans le classement international), explique aussi en partie le chômage, notamment des jeunes sans qualification. Ces chiffres démontrent un appauvrissement continu de la France ces dernières années, expliquant des pertes d’emplois, une baisse de recettes fiscales, donc au final nos déficits. Pour juguler le mal à la racine, François Bayrou s’intéresse aux atouts de la France et propose des pistes.

Lire interviews de François Bayrou sur Le NouvelObs, le JDD, Le Figaro, L’Express, La Croix,France Soir, La République des Pyrénées avec extraits, Midi Libre, sans oublier le Point qui y consacre sa couverture).