14/08/2012

Pour de nouvelles formes de politique collaborative

Ce n’est pas en clivant les citoyens et en favorisant sans cesse le conflit politique que l’on fait avancer la société. L’heure est à la mobilisation de tous pour sortir des crises et travailler ensemble sur un projet de société commun. Sans nier leurs différences, les partis politiques devraient être plus constructifs et accepter de nouvelles pratiques collaboratives pour le bien de tous.


Les partis politiques sont censés représenter des courants d’idées qui s’appuient sur des valeurs. Ils visent des objectifs à atteindre selon certaines priorités et favorisent des moyens d’action pour atteindre ces objectifs.  Par ailleurs, l’exercice du pouvoir en démocratie est confié à des représentants élus par les citoyens. Ainsi, le parti majoritaire dispose de voix prépondérantes lui donnant le pouvoir principal de décision, mais les autres partis devraient au moins prendre leur part dans les propositions, dans la préparation des lois, jouer aussi un rôle équilibrant. Or que constate-t-on, à tout le moins en France ?

  • Les partis politiques ne sont pas clairs dans leurs intentions. Ces dernières demeurent souvent confuses, non dites, pas toujours partagées. Il peut même y avoir des contradictions d’intention au sein d’un parti (pudiquement appelées des courants) ;
     
  • Les partis font semblant de croire que leurs finalités sont claires, en affichant des objectifs concrets mais sans exprimer l’intention qui les motivent. Par exemple « réduire la dette », mais sans en expliquer le pourquoi (Pour ne pas pénaliser les générations futures ? Prétexte pour réduire les charges sociales et la dépense publique ? ). Un autre exemple : une réforme fiscale proposant des taux d’imposition jusqu’à 100% au dessus d’un revenu de 360 000 euros (proposition du Front de Gauche), est affichée comme une finalité de « partage juste de la richesse ». Mais à un tel niveau confiscatoire, la motivation à entreprendre et à gagner au-delà du seuil tombe ou alors tous les riches atteignant ce seuil s’en vont, donc au final il n’y a plus de répartition de richesse et l’intention non dite se révèle plutôt être de « faire payer les riches, de les punir » ;
     
  • Les partis se mettent en concurrence pour gagner des électorats (comme si c’étaient des marchés). Ils se livrent alors à une sorte de guerre, de lutte pour le pouvoir, et tous les moyens sont bons pour arriver à leur fin : manipulations, insultes, dégradation de l’image du concurrent. Une fois le parti gagnant au pouvoir, les partis d’opposition critiquent et dénigrent systématiquement toutes les actions du gouvernement. En cas d’alternance, le parti nouvellement élu détricote les lois mises en place par le gouvernement précédent. Il est assez rare que l’opposition collabore aux projets de lois souhaités par le gouvernement. En tout cas les partis veulent s’afficher ainsi dans ce conflit permanent, même si en réalité la pratique des commissions de l’Assemblée ou du Sénat met autour de la table des parlementaires appartenant à des partis différents : en commission, ils travaillent ensemble mais dès qu’ils se savent filmés, par exemple lors de la séance de questions au gouvernement, ils reprennent leur combat de coqs. Lorsqu’une personnalité politique étiquetée d’un parti opposé au pouvoir fait un pas dans le sens d’une volonté constructive de coopération avec le pouvoir, elle est presque toujours traitée de traître, de « collabo ». Ainsi est-il difficile et assez mal vu de monter un gouvernement d’ouverture. Que n’a-t-on dit aussi de Jacques Attali, ex-conseiller socialiste de François Mitterrand, acceptant de présider une commission de travail sur la croissance commandée par le gouvernement Sarkozy ? Pourtant des initiatives collaboratives ont été mises en place, comme la commission sur le Grand Emprunt, co-présidée par une personnalité de droite Alain Juppé et une personnalité de gauche Michel Rocard. Et quelle polémique s’est déclenchée tout récemment lorsque Robert Rochefort, député européen du MoDem, a déclaré lors d’une interview qu’il était prêt à travailler avec la nouvelle majorité gouvernementale sur les sujets économiques (il n’avait parlé ni de ministère, même si le titre de l’article le laissait entendre, ni de ralliement, il pouvait s’agir d’autres formes de collaboration). Preuve de la sensibilité du sujet, plusieurs parlementaires du MoDem se sont sentis obligés de préciser que l’heure n’était pas au « ralliement », pour éviter toute interprétation erronée. De même que Bruno Le Roux, président du groupe PS à l'Assemblée, a réagi en conditionnant une telle éventualité de collaboration à une approbation de l’ensemble de la politique définie par le président et le gouvernement, une sorte de soumission inconditionnelle.  Aucune nuance, réactions caricaturales. Ce à quoi Robert Rochefort a répondu « Le sujet n'est pas de devenir ministre, mais d'inventer des formes nouvelles pour permettre une plus large coopération politique », citant l’exemple de Martin Hirsch qui avait été nommé Haut Commissaire et non ministre.
     
  • Il existe un socle de valeurs commun aux partis, qui fonde notre pacte social : les valeurs de la république exprimées par le triptyque liberté-égalité-fraternité. Presque tous les partis s’entendent a priori sur ces valeurs de la république, de même que celles de la démocratie. Mais quelle définition attribuent-ils à ces valeurs ? Et mettent-ils ces valeurs dans leurs actes ? Par exemple le libre-échange prôné par un parti de droite peut être qualifiéde néolibéralisme par la gauche ; de même que l’égalité et la solidarité, prônées par un parti de gauche, peuvent être qualifiées d’égalitarisme et d’assistanat par la droite. La gauche prône plus de justice, mais la droite trouve que ce n’est pas juste de récompenser les paresseux ! L’UMP, avec la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, est allée jusqu’à proposer de nouvelles valeurs pour le modèle français : le travail, le mérite, la responsabilité. Comme si  travail,  responsabilité et  mérite  étaient opposés à justice, solidarité et  fraternité… Or il n’est pas possible de ne pas vouloir les deux en même temps, l’équilibre des deux !
     
  • Nous sommes  malheureusement dans une démocratie d’opinion. Comme le dit Roger Nifle : « L’opinion publique est simplement la marque d’une émotion publique trafiquée par les caisses de résonances que sont les médias. Convergent là les intentions malveillantes de manipulateurs, l’écho toujours plus aisé dans les zones de faiblesses humaines, [...] Démagogie et démocratie dans la plus terrible confusion. [...] La caricature grimaçante du politique. » Les médias valorisent la mise en scène des conflits, les petites phrases assassines. Faire mousser pour vendre et plus il y a de mousse, plus les journalistes sont contents. Ils pensent que le peuple aime ça. Il le pousse même à aimer ça.  Ainsi, une personnalité politique comme François Bayrou qui cherche l’équilibre, la nuance, la complémentarité, qui veut travailler à la fois avec la droite et avec la gauche pour se concentrer sur quelques sujets graves et prioritaires pour le pays en crise (emploi, finances publiques, moralisation, échec scolaire), n’est pas vendeur pour les médias, il ne joue plus la règle du jeu implicite. 

Pourtant, il existe des pays où la culture collaborative, l’esprit de coopération, une démocratie moins conflictuelle, permet une mobilisation plus constructive des élus issus de partis différents et facilite un travail en commun. C’est le cas des pays nordiques : Michel Hastings remarque que « les pays scandinaves partagent une culture politique de la négociation qui leur a permis de mettre en place un répertoire très diversifié de modalités de consultation et d’association entre le gouvernement et l’opposition parlementaire. Mais au-delà de ces diversités, on constate aujourd’hui un recul des recherches de majorités ad hoc au profit d’un soutien conçu dans la durée par des partis érigés en partenaires. Ces arrangements s’institutionnalisent progressivement, engageant désormais les loyautés et les confiances dans des programmes de plus en plus intégrés. Il est probable qu’à terme ces reconfigurations coalitionnelles s’accompagnent d’une hiérarchisation des partis d’opposition en fonction de leur potentiel d’association. »

Remarquons d’ailleurs, comme le constatent Yann Algan et Pierre Cahuc dans leur étude sur «La société de défiance »  que les pays qui favorisent cette culture de coopération ou de collaboration, tels les pays nordiques, sont plus propices au climat de confiance entre les citoyens. Ou bien le climat de confiance est-il un conditionnement préalable à un fonctionnement collaboratif ? L’étude montre que « le manque de confiance des Français entrave leurs capacités de coopération, ce qui conduit l’État à tout réglementer et à vider de son contenu le dialogue social ».

Citons aussi le Parlement européen, où les députés de partis différents arrivent mieux à travailler ensemble dans des commissions, sur des projets. Ce n’est donc pas impossible.

 

Comment redonner un sens positif à la « collaboration » ?

Ce mot « collaboration » est porteur d’un sens négatif en France, rémanence du gouvernement de Vichy, teinté de « traîtrise », de soumission au plus fort, ou parfois de mépris (lorsque Nicolas Sarkozy avait qualifié son premier ministre de simple « collaborateur »). Aussi lui préfère-t-on souvent le terme de « coopération ». Or la collaboration, qui est labeur et œuvre ensemble (co), dans un projet partagé, va plus loin que la coopération qui se limite à opérer, à faire ensemble, pour des objectifs ponctuels communs. Les notions de finalité et de sens partagé sont donc primordiales dans le concept de collaboration. Ce terme mériterait de retrouver ses lettres de noblesse.

 Collaboration à six mains
Collaboration à six mains

Il faudrait commencer par arrêter de faire semblant, de faire croire que des personnes de partis différents ne peuvent pas travailler ensemble. Certains médias devraient peut-être prendre le contre-pied du mauvais état d’esprit consistant à valoriser le conflit, en mettant en valeur les initiatives constructives, de personnes ou d’organisations, en mode collaboratif. Il en est souvent question mais cela reste des actions isolées. Il faut changer l’état d’esprit, libérer les politiques de cette quasi obligation actuelle de se critiquer mutuellement, même quand ils peuvent être d’accord sur un point ! Changeons les critères d’évaluation des politiques : les meilleurs seraient ceux qui parviennent à faire travailler les gens ensemble pour faire aboutir les projets, les objectifs communs dans l’intérêt de la France (dette, emploi, éducation, moralisation …). On pourrait suggérer un site Internet où pourraient être évalués les comportements politiques, les attitudes plus ou moins constructives, la capacité à rassembler, un peu sur le modèle du site « désintox » pour faire la chasse aux mensonges lors de la campagne présidentielle. 

Enfin pensons à de nouvelles formes de gouvernance, introduisant des plates-formes collaboratives, utilisant mieux des commissions de travail gouvernementales. Non pas des comités « Théodule » donnant l’impression que l’on traite un sujet pour mieux s’en débarrasser, mais des groupes de travail pluralistes, faisant travailler ensemble différentes nuances politiques, des experts et des acteurs de la vie civile, qui soient de véritables forces de proposition et de progrès. Le gouvernement prend des initiatives allant dans ce sens mais encore timides, limitées et dont le casting laisse à désirer … Déplorons que la Commission sur la moralisation de la vie politique, récemment constituée sous la présidence de Lionel Jospin, ne comporte qu’une personnalité d’opposition, Roselyne Bachelot, de l’UMP, aucun membre du MoDem qui pourtant a été à l’origine de cette idée, ni de EELV comme par exemple Eva Joly, dont la corruption en politique est l’un des fers de lance. Regrettons aussi qu’il n’y ait pas eu (pour le moment) de commission de travail sur le « produire en France », dont une personnalité reconnue comme Robert Rochefort aurait très bien pu prendre la présidence. 

Cette souhaitable évolution des mentalités dans le sens constructif, coopératif et surtout collaboratif, n'est ni naïve, ni angélique, c'est avant tout une question de volonté et d’affirmation claire des intentions.

 

Marie-Anne Kraft et Judith Jérusalmi

 

*Judith Jérusalmi est consultante dans la conduite mobilisatrice du changement au sein des grandes entreprises, des administrations et du secteur de la santé et du social. Elle travaille sur la motivation, l’émergence des potentiels, l’implication dans l’action et l’adhésion aux projets, par la pratique du travail collaboratif.

Marie-Anne Kraft est auteur de « La Révolution Humaniste », une réflexion sur le modèle de société. Pour remettre l’homme au centre, à la place de l’argent, pour que la politique et l’économie soient au service de l’humain, elle prône une société plus coopérative, en alternative ou en complément à la compétition, des approches plus collaboratives dans différents domaines, notamment la gestion de l’entreprise, la construction européenne et le fonctionnement politique.

Commentaires

Bonjour,

doctorante en science politique à l'Université Montpellier I (laboratoire CEPEL CNRS), je réalise une thèse sur la blogosphère.
En acceptant de répondre à ce questionnaire (temps estimé : 15 min), vous apportez une aide précieuse à mes recherches (même si vous n'avez pas blogué depuis quelques temps).
Vos réponses seront traitées de façon confidentielle.

En vous remerciant,


Voici le lien vers le questionnaire :

https://docs.google.com/spreadsheet/viewform?formkey=dHZZSVdhWGxzZjZMbmluTXVWVkFGV0E6MQ#gid=0

Cordialement,
Marie Neihouser

Écrit par : marie neihouser | 07/12/2012

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